Pommier, Susan Stökli Pixabay

A l’ombreta de l’aubar, par Jean de Lapersonne

Spécialiste des chants traditionnels, Jean de Lapersonne habite entre Tarbes, Pau et Lourdes. Il nous a envoyé ce dossier dont nous publions ici des extraits. Qu’il en soit vivement remercié !

Introduction de Jean de Lapersonne
« Adishatz monde, depuis très longtemps, si ce n’est depuis toujours, j’adore chanter, surtout le répertoire dit traditionnel. Je suis toujours à la recherche de nouveaux chants. J’aime bien aussi comprendre ce que je chante. C’est pour cela que j’utilise beaucoup les divers recueils de chants qui ont été édités en Béarn et Gascogne depuis le début du XIX° siècle. Nous possédons une véritable richesse, que malheureusement la plupart des chanteuses et chanteurs traditionnels ne peuvent exploiter, faute de lire la musique. À travers les quelques articles que j’envoie, j’essaye de jouer un rôle d’interface pour permettre d’accéder à une partie de ces ressources. C’est ce que font aussi beaucoup de groupes de musique, certains consacrés à la chanson traditionnelle.

Je ne sacralise pas le travail des divers collecteurs du passé : ils avaient souvent une vision de le tradition que l’on est pas forcé de partager pour aimer chanter. Ils arrangeaient, rectifiaient souvent les airs et les textes qu’ils ne jugeaient pas assez beaux tels qu’ils les entendaient. Avec leur culture classique, ils avaient parfois du mal à transcrire exactement ce qu’ils entendaient. La plupart ne citaient pas les personnes dont ils avaient collecté les chants.

Ce qui est certain, c’est que la chanson traditionnelle est mouvante et multiple. Sur un même thème, on trouve de très nombreuses variantes d’un même chant, dans le texte ou la mélodie. Il n’existe pas une seule bonne version : les chansons voyagent en se transformant. Mais chaque version particulière est constitutive du patrimoine chanté d’une région. Toutes les chansons ont un ou des auteurs, mais très souvent leurs noms se sont perdus. Les vraies chansons de création locale sont plus rares et ont été ignorées des collecteurs jusqu’aux années 1950.
Je vous souhaite beaucoup de plaisir à chanter en polyphonie.
Amistats. »

Pour plus d’informations, écrire à Jean de Lapersonne
jdelap64@orange.fr

Un saule, Susbany, Pixabay

A L’OMBRETA DE L’AUBAR

Nommé aussi La beròja e lo tonhut, c’est un chant souvent présent en Béarn et en Bigorre, dans les cantèras ou sur scène. L’ethnologue musicologue Patrice Coirault, dans son Répertoire des chansons françaises de tradition orale, la relie au chant-type n° 1802 La Marion et le bossu résumé ainsi :

La belle Marion (Jeanne) se tient à l’ombre. Un bossu la regarde. Si tu veux être mon ami, il faut couper ta bosse. Il se sauve (ou accepte qu’on lui coupe, puis pleure jusqu’à ce qu’elle lui soit rendue).

Cette chanson est présente dans beaucoup de régions. En reportant sur une carte les 47 versions qu’il a pu trouver, Georges Delarue n’en a trouvé que dans le sud de la France, avec deux pôles principaux : le domaine rhodano-alpin (16 versions) et la Gascogne (14 versions). Il a ensuite croisé diverses variations figurant dans ces versions :

  • Le nom de l’héroïne (Marion, Jeanne, Marguerite, Madelon, la Jardinière, la Belle),
  • Sa situation (à l’ombre, prenant le soleil, se promenant, se pavanant),
  • La fin (bosse coupée et rendue, le bossu s’en va, bosse coupée, bosse coupée et mort du bossu, bosse recollée).

Cette deuxième cartographie fait nettement apparaître la particularité des versions gasconnes et pyrénéennes : la version type la plus répandue y est la suivante : Jeanne prend l’ombre et le bossu s’en va. Dans la zone rhodano-alpine, Marion se dandine, la bosse est coupée, puis rendue.

« Toutes les versions de Savoie et du Dauphiné forment un ensemble cohérent (…).. De leur côté, les versions des Pyrénées et de la Gascogne dessinent une aire assez homogène où, cependant, certains détails s’individualisent, tantôt dans la vallée de la Garonne, tantôt dans les Landes. Un groupe de quatre versions, allant de l’Albret au Limousin, garde toujours une forte personnalité, tandis que celles qui proviennent de la bordure orientale du Massif Central, semblent faire transition entre les formes delphino-savoyardes et les pyrénéo-gasconnes. » (cf Georges Delarue – Un espace dialectal pour une chanson : La Marion sous un pommier, Le Monde alpin et rhodanien, Revue régionale d’ethnologie n° 1 / 1981 – Communication au colloque de la Société d’Ethnologie Française “Les Régions de France”, Grenoble les 7 et 8 décembre 1978 – pp. 127 à 145).

Signalons que des versions de cette chanson ont été recueillies en dehors du sud de la France. Par exemple :

Georges Delarue signale que La Marion sous un pommier figurait dans les carnets de chants utilisés dans les Auberges de jeunesse et autres mouvements de jeunesse, dès les années 1930 et après-guerre. Elle était très populaire. Il s’agissait de la version recueillie à Saint-Jean-de-Maurienne par Julien Tiersot (cf : J. Tiersot – Chansons populaires recueillies dans les Alpes françaises (Grenoble et Moutiers), 1903, p. 195). Georges Delarue pense que c’est ainsi que ce chant du sud de la France a pu se répandre hors de son domaine d’origine et s’intégrer dans divers répertoires populaires.

La Marion et le bossu est un bel exemple de la très grande mobilité et de la plasticité du patrimoine oral. Dans les territoires où la chanson s’est installée, elle a adopté la variété de la langue du pays. Il y a une unité certaine entre toutes les variantes, mais en même temps, chacune de celles-ci est ancrée dans sa région et ressentie comme typique du pays dont elle utilise la langue (cf : Antoine Saillard, CMTRA, Musique, Territoires. Interculturalité, Mais qui se cache sous ce pommier, août 2020, Le son de la semaine – cmrta.hypotheses.org

Vous trouverez ci-dessous 16 versions gasconnes de la chanson :

Chants de Gascogne LA SERA E LO TONHUT

Avec des textes et des mélodies souvent très proches, ces chants, à danser la plupart du temps, connaissent de nombreuses variantes dans les paroles et les airs.

1 – A L’OMBRETA DE L’AUBAR (texte et partition)

Version du Béarn notée par André Hourcade à partir de sa connaissance de la chanson, dans le volume III de l’Anthologie de la chanson béarnaise (2006), pages 970 à 973. C’est quasiment la même version qui est donnée dans Se canti (2008) recueil de Chants édité par Per Noste (texte et partition).

A l’ombreta de l’aubar / Jana se n’ombreja. (bis)

Jana se n’ombreja ençà

Jana se n’ombreja enlà,

Jana se n’ombreja.

Per beròja que vos siatz / Cau que siatz ma mia. (bis)

Cau que siatz ma mia ençà,

Cau que siatz ma mia enlà,

Cau que siatz ma mia.

Si la tonha dèu sautar / E adiu donc beròja. (bis)

E adiu donc beròja ençà,

E adiu donc beròja enlà,

E adiu donc beròja.

Que’m regardas tu tonhut / Jo soi tròp beròja. (bis) … La piqueta a ua man / L’arressègua a l’auta. (bis)

E arressegar la tonha ençà …

  1. A L’OMBRETA D’UN POMIÈR (texte et partition)

Gaston Guillaumie a recueilli la même mélodie, publiée en 1941 avec un texte légèrement différent :

A l’ombreta d’un pomièr, / Jo me n’assombravi. (bis)

Jo me n’assombravi ençà,

Jo me n’assombravi enlà,

Jo me n’assombravi,

Que regardas tu, boçut ? / Jo soi tròp pichòta. (bis)

Jo soi tròp pichòta ençà,

Jo soi tròp pichòta enlà,

Jo soi tròp pichòta.

Si ta mia vòs que sii / Cal que la bòça sauta. (bis)

Cal que la bòça sauta ençà,

Cal que la bòça sauta enlà,

Cal que la bòça sauta.

Un boçut veng a passar / Que m’en regardava. (bis) … – Per tant pichòta que sias / Tu seràs ma mia. (bis) … – Si la bòça deu sautar, / Adiu Margarido. (bis) …

3 – LA MARGARIDO E LE BOUSSUT (texte et partition) :

Jean Poueigh présente en 1926 deux versions : la première est celle de Gaston Guillaumie avec trois couplets supplémentaires. On peut les placer à la fin, à la place du dernier couplet.

La ressèga a una man, / La pigassa a l’autra, (bis)

Ressegaram la bòça ençà…

La casseròla a una man, / La forcheta à l’autra, (bis)

Fricassaran la bòça ençà

Adiu donc, fotut boçut, / Que james

pus non t’vegi. (bis)

James pus non t’vegi ençà, …

3bis – A L’OMBRETA D’UN ESPIN

Cette seconde version vient du Couserans.

L’air est différent et le premier couplet est le suivant :
A l’ombreta d’un espin,
Jana s’assombrava ;
Jana s’assombrava ençà….

4 – A L’OMPRETA D’UN HIGUÈR 1 (texte et enregistrement dans le CD)

Chant du Lavedan, interprété par Joan-Lois Lavit, plage 10 du 3° livre-CD de la collection Memòria en Partatge, édité en mars 2024 par Pirèna Immatèria : Jodla Lavit, Ua votz ena montanha de Bigòrra (Une voix dans la montagne de Bigorre), chants collectés par Pascal Caumont. 

A l’ompreta d’un higuèr,

Jana se n’omprejava,

Jana se n’omprejava en çà,

Jana se n’omprejava en là,

Jana se n’omprejava.

Que’m regardatz donc, mossur,

Que sòi tròp beròja,

Que sòi tròp beròja en çà,

Que sòi tròp beròja en là,

Que sòi tròp beròja.

Se ta miga devi estar,

Cau que la tonha sauta,

Cau que la tonha sauta en çà,

Cau que la tonha sauta en là,

Cau que la tonha sauta.

Un mossuròt viencó a passar,

Que la regardava ….

Per beròja que vos siatz,

Cau que siatz ma miga ….

Si ma tonha deu sautar,

Adiu donc beròja.