L’oncle d’Amérique : l’émigration béarnaise, XIXe – XXe siècle

Ce texte reprend plusieurs écrits d’Ariane Bruneton, avec son aimable autorisation.
Mise en forme par Maryse Esterle.

« Ah ! Parce que les Béarnais aussi ont émigré ? » m’avait dit, un jour de 1992, un collègue basque à qui je présentais le recueil « Du Béarn aux Amériques ! ». Au sein de l’Association Mémoire Collective en Béarn, nous venions en effet d’éditer le résultat d’une collecte de témoignages pour célébrer le cinquième centenaire de la « découverte » du Nouveau Monde. Les Basques, quant à eux, avec la Chambre de Commerce et d’Industrie de Bayonne, se tournaient vers une grande exposition.

Plus de vingt-cinq années se sont écoulées et la conscience de ce phénomène migratoire a ressurgi, tapi qu’il était au sein des familles dans des souvenirs, photos et rares lettres conservées. Il réapparut sous la bannière plus englobante d’une « émigration pyrénéenne ». C’est un fait, les Basses et, de façon moindre, les Hautes-Pyrénées se singularisèrent par leur forte contribution au peuplement des Amériques au XIXe siècle, par rapport à l’ensemble français qui n’y contribua que de façon marginale.

Des Aragonais dansent la jota à Oloron-Sainte-Marie – cinémathèque de Toulouse, 1912

Contrairement aux autres nations européennes, la France n’est pas connue pour avoir été un pays d’émigration. Les régions frontalières, et notamment montagnardes, firent cependant exception, dont particulièrement les Pyrénées occidentales.

En Béarn, la transhumance estivale comme hivernale menant aux plaines girondines, les échanges commerciaux avec l’Espagne inscrivaient le déplacement des hommes dans l’ordre des choses. Ainsi est-il repéré que depuis le XVIIIe siècle au moins, le destin de nombreux fils de famille les amenait à se diriger vers les voisins tout d’abord, puis de Valence ou Cadix se rendre vers « les Isles » et de là, en fonction de circonstances diverses, vers le Mexique, la Louisiane, le Brésil, le Pérou et le Venezuela.

Lorsque, au début du XIXe siècle, souffla le grand appel des jeunes républiques sud-américaines pour venir peupler le Nouveau Monde, Basques d’abord, Béarnais ensuite, repérés comme « les meilleurs émigrants », répondirent présent. Dès les années 1840, ils étaient en Uruguay puis, en fonction des circonstances politiques, ils se dirigèrent vers l’Argentine. Ils furent artisans, commerçants, hôteliers, peones, estancieros, laitiers, boulangers, bouchers, hôteliers, éleveurs, bergers, les femmes domestiques, couturières ou modistes. Pionniers, ils allaient alors établir une chaîne migratoire indiscutable qui s’amplifia pour devenir une émigration de masse dans les années 1870 -1890, diminuant ensuite jusqu’à la Première Guerre mondiale. Le chiffrage de ce mouvement est difficile à établir, mais c’est assurément par centaine de milliers qu’ils s’embarquèrent, de telle sorte qu’il n’est pas faux de dire que presque toutes les familles béarnaises d’aujourd’hui ont un cousin aux Amériques…

En Béarn, les bourgs et les petites villes fluviales furent les premières touchées (Orthez, Sauveterre, Navarrenx) mais le piémont Oloronais et la vallée d’Aspe fournirent sans doute le plus gros des départs. Par contre, de façon étonnante le Vic-Bilh ne participa guère à ce vaste mouvement.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, malgré la difficulté linguistique, l’Amérique du Nord fit son apparition comme pôle d’attrait, en particulier la Californie (San Francisco et Los Angeles) ; elle allait donner aux Béarnais l’occasion de s’investir dans des métiers sur lesquels ils eurent la haute main, comme la blanchisserie et le jardinage. Des traces de leur présence demeurent dans l’Hôpital français de San Francisco…

La géographie de l’implantation béarnaise aux Amériques est lisible sur le territoire de départ : certains villages sont majoritairement tournés vers l’Amérique du Sud, d’autres, comme ceux du Barétous, vers l’Amérique du Nord. De toute façon, un basculement net est décelable vers la fin du XIXe siècle pour cette dernière direction.

Le bateau Isla de Cuba – revue La naturaleza, 1894.

Les causes des départs sont multiples : aujourd’hui, la mémoire retient surtout les causes matérielles : la pauvreté, les familles trop nombreuses, le statut de cadet sans avenir… Mais le département voisin des Landes, pauvre s’il en fut, ne connut point ce phénomène massif d’émigration. Alors ? Une attention plus fine aux circonstances du départ fait apparaître d’autres causes : révolte d’un garçon contre son père, rébellion contre les forces de l’ordre, refus d’un mariage imposé, mésententes familiales, déceptions locales et surtout endettement des familles… « Les Amériques » apparurent alors comme la solution à tous les problèmes individuels.

L’émigration, qui fut un phénomène social majeur du XIXe siècle en Pays basque comme en Béarn, repose sur une base commune : la forte et puissante chaîne reliant les émigrés déjà en place avec d’autres encouragés à venir, voire qu’ils faisaient venir. Qu’on l’appelle solidarité ou entraide, qu’elle ait été intéressée ou pas, elle trouve très probablement son fondement au sein de ces sociétés « à maisons » qui, adoptant le principe juridique de la transmission de l’unité de production à un seul, a engendré de facto un sentiment de responsabilité collective, de cousinage ou de voisinage, vis-à-vis de ceux qui en étaient privés.

Ces réseaux expliquent finalement ces regroupements en des points géographiques très localisés, dans un premier temps, les pays de La Plata, Argentine et Uruguay surtout, dans un deuxième temps, l’Amérique du Nord, Louisiane et Ouest américain, le Canada étant un pôle d’attraction plus tardif.

À l’appui de l’idée que le refus du service militaire était une raison importante du départ des jeunes gens, effectivement près d’un quart des insoumis français (ceux qui ne se présentaient pas aux convocations des autorités militaires) de 1875 à 1882 appartenait au seul département des Basses-Pyrénées ! Mais ils partaient de toute façon très souvent avant l’âge de la conscription, pensant revenir en cas de mauvais tirage et changeant d’idée une fois sur place. Quoi qu’il en soit, cet état d’insoumission, aggravé par le fait des guerres, marquera profondément certains destins individuels ou familiaux par la non-possibilité du retour.

Quoiqu’il en soit des motifs de départs, il ne faut pas oublier que ce mouvement s’inscrit dans la longue durée, deux siècles si ce n’est pas plus, de telle sorte que les motivations, le choix des directions prises, les résultats, ainsi que les conditions même du départ, sont toujours à rapporter aux époques qui les ont engendrés.

Agence Colson, Bordeaux – amisdecazaux.fr

Autre cause de ces départs en nombre du Béarn : les agences d’émigration qui agirent tant au niveau de l’incitation au départ qu’à celui  de l’organisation des voyages. Elles durent, après les lois de 1855-1860 qui réglementèrent cette « industrie » de l’émigration, déposer des cautions et recevoir un agrément du gouvernement. Elles travaillaient en liaison avec des sous-agents qui ne devaient être ni maires ni aubergistes et dont la liste devait être communiquée aux préfectures. En cheville avec les compagnies maritimes, ils étaient autorisés par elles à vendre les « contrats de passage » moins chers et de prendre ainsi une commission sur chaque billet vendu.  On a relevé, à travers différentes sources d’archives, des agences d’émigration à Oloron, Bayonne, Ogenne-Camptort, Uhart-Cize et Bordeaux bien sûr mais surtout des sous-agents dans presque tous les chefs-lieux de canton. C’est dire comme le pays était quadrillé !

De toute façon, il convient de distinguer entre deux types très différents d’émigration : celle effectuée avec esprit de retour et celle liée à un projet d’installation. La première est le fait de gens qui ont cherché, au loin, les moyens de vivre « au pays » ; la seconde est celle d’esprits plus rebelles, plus contestataires, qui verront dans ces départs l’occasion de pouvoir mener une tout autre vie. Entre les deux, se situe sans doute une série de cas intermédiaires, comme retour souhaité mais non possible, retour non voulu mais effectué : même gamme de nuances entre la réussite ou l’échec de l’exil.

Du temps de ces départs, la presse, les politiques, l’Église, tous inquiets, s’en faisaient l’écho. Les édiles de l’époque, tant locaux que nationaux, s’en étonnaient du reste puisque cette région n’était, selon eux, « ni au dernier rang de la richesse publique, ni au premier rang pour la densité de population ».

Puis le phénomène se résorbant, il fut étonnamment oublié et même recouvert d’un voile de silence.

Inmigrantes europeos llegando a Argentina – Wikipedia.org

C’est à partir des années 1970 que le sujet refit timidement surface pour réapparaître à la fin du siècle dernier, notamment en raison du mouvement global de recherche des racines.

Les historiens qui se sont penchés sur la résurgence de l’intérêt pour l’émigration française ces dernières années, ont repéré qu’il était associé à une poussée de recherche identitaire, à la passion généalogique, à l’engouement pour le patrimoine. On peut y ajouter la recherche de descendants des « oncles (et tantes) d’Amérique », de part et d’autre  de l’océan, qui permet à des familles de retrouver leur histoire vivante à travers des parentèles éloignées ou effacées par l’émigration. Deux ou trois générations après le départ de l’oncle d’Amérique, voilà qu’apparaissent les cousins…

L’ensemble des régions de France que l’émigration a ainsi touchées célèbre cette histoire, qui par des musées, qui par une inscription solennelle au fronton de leur identité. Si l’on attend toujours en Béarn une structure officielle dédiée à la reconnaissance et à la valorisation de ce mouvement migratoire si important dans l’histoire de cette région, on notera la présence de plusieurs associations pyrénéennes qui maintiennent vivante la mémoire et favorisent les retrouvailles : Association pour la mémoire de l’émigration (Pau), Bearn Argentina (Pau), Euskal Argentina (Pays basque), Association Bigorre Argentine Uruguay (ABAU, Bigorre), Émigration 64… sans oublier le centre généalogique des Pyrénées-Atlantiques.

Écritures migrantes latino-américaines (EMILA), un programme de recherche mené par le laboratoire AMERIBER de l’université de Bordeaux Montaigne, (2019-2021)  intègre l’histoire de l’émigration béarnaise à ses travaux.

EMILA

On trouvera dans la page Bibliothèque de ce site plusieurs références à cette histoire, dont les ramifications nous parviennent jusqu’à aujourd’hui.

Sources

  • Bruneton-Governatori Ariane, Du Béarn aux Amériques ! Histoires d’émigrants – Témoignages et documents (1850-1950), Bulletin de l’Association. Mémoire Collective en Béarn, n° 7, 1992, pp. 5-9.
  • Bruneton Ariane, Lettre E comme Émigration in Marziou Jean (dir.), L’Abécédaire passionné du Béarn, Orthez, Éditions Gascogne, 2018. pp. 56-63.